|
ENTREVUE AVEC MICHEL BETTANE
|
|
|
|
Une discussion à bâtons rompus avec Michel Bettane lors de
son passage en Suisse en novembre 2007 |
|
|
|
|
|
|
|
Qu’est ce qui vous a conduit vers l’activité de critique de vins
?
Vous savez.. ce
sont les hasards de la vie. Tout d’abord, il y a eu les émotions
ressenties dans la dégustation de certains vins, pas très tôt d’ailleurs
parce que j’ai commencé à boire du vin plutôt tard - j’avais 21 ans. Ca
s’est d’ailleurs passé en 1971 en Suisse, à Neuchâtel, où l’on passait
quelques vacances. On avait trouvé sur la carte d’un restaurant, un beau
vin que l’on pouvait encore se payer en tant qu’étudiants.. C’était une
bouteille de Haut-Brion 1962 ! Le vin était relativement jeune et quand
je l’ai goûté, j’ai eu un choc ! Pourtant mon père aimait le vin et on en
buvait à la maison de temps en temps le dimanche. Mais, en dehors du
champagne, le vin ne m’intéressait guère. Et c’est à partir de ce
moment-là je m’y suis vraiment passionné. J’ai alors acheté des tonnes
de livres avant que les hasards de la vie me fassent rencontrer Steven Spurrier à Paris vers 1977. Ensuite je suis rentré à l’Académie du Vin
comme élève, puis très vite comme professeur de dégustation pour la
raison que je parlais un peu l’anglais.. Là j’ai rencontré certains des
plus grands vignerons de ce pays qui m’ont pris en amitié et, comme
j’étais prof, j’avais un peu de temps à passer dans les vignobles où
j’enquiquinais les tout le monde de questions, à vouloir essayer de tout
comprendre, de la viticulture jusqu’à la vinification. Un peu plus tard
à l’Académie du vin, j’ai rencontré Chantal Lecouty qui venait de
racheter la Revue du Vin de France et qui avait besoin d’étoffer ses
équipes. Puis la rencontre avec le Suisse Michel Dovaz qui fut mon
maître. En y réfléchissant, la Suisse est finalement très liée à ma
formation de journaliste spécialiste en vins !
|
|
|
|
|
|
J’aurais pourtant parié que c’était sur un
Bourgogne que vous aviez eu votre coup de foudre..
Eh bien non ! C’est
vrai, j’adore la Bourgogne. La Bourgogne est d’ailleurs devenue une
seconde patrie pour moi et la viticulture, je l’ai apprise là-bas. La
raison en est qu’à l’époque dans le bordelais, on ne visitait pas les
Premiers crus, surtout lorsqu’on n’était pas connu. Tandis que les
vignerons bourguignons avec leur côté convivial, m’ont chaleureusement
accueilli. D’ailleurs, une ou deux familles m’ont vraiment appris la
viticulture. J’étais sur les tracteurs, ils m’ont appris à tailler et ça
m’amusait. J’ai également pigé les cuves où j’ai d’ailleurs provoqué
l’hilarité générale par ma maladresse..
|
|
|
|
|
|
LA BOURGOGNE ET SON
INFLUENCE SUR LA VITICULTURE CONTEMPORAINE |
|
|
|
|
|
Que pensez-vous de la Bourgogne
d'aujourd’hui et de l’évolution de ses vins ?
Ah.. la
Bourgogne est en plein phénomène de balancier.. A un moment donné,
les rouges ne valaient plus rien les blancs étaient plutôt bons.. et
maintenant, les rouges sont de mieux en mieux, avec bien entendu des
excès, comme toujours lorsque ça bouillonne.. Par contre les blancs
actuels sont très standardisés. Ca en devient même quelquefois
inquiétant. En gros il y a un important travail qui est fait sur le
rouge, mais il y a beaucoup de paresse et de laisser aller sur les
blancs. Cette année encore (Ndr : 2007), la moitié des blancs ont
été vendangés pas mûrs. C’est un scandale.. un véritable scandale !
Après, il ne faut pas que les Bourguignons s’étonnent s’ils vendent
moins bien que prévu. Cependant, pour la moitié du blanc qui était
bien vendangé, 2007 est très bon. Mais c’est une honte de voir des
Grands Crus bourguignons qui se vendant à de tels prix, vendangés
verts par des vignerons idiots. Ca ne va pas ! Ce qui est malheureux
c’est que ceux qui vendent leurs raisins tiennent le couteau par le
manche. « Mes raisins tu les trouves pas bons ? Ce n’est pas grave.
Il y en a dix qui attendent à la porte pour me les acheter ! ».
|
|
|
|
Haut de page |
|
Il y a tout de même une émergence de
nouveaux producteurs prometteurs..
Nouveaux
producteurs non.. plutôt l’émergence d’une nouvelle génération.
Aujourd’hui, il y a des jeunes appartenant à des familles
bourguignonnes, qui sont bien meilleurs viticulteurs et
vinificateurs que leurs pères. C’est sûr, ils ont du talent,
de l’ambition et ça fait plaisir à voir.
|
|
|
|
|
|
Lorsqu’on discute avec certains viticulteurs d’autres régions,
comme par exemple Stéphane Derenoncourt à Bordeaux, on se rend
compte qu’ils ont une grande admiration pour la Bourgogne, au
point d’en adopter chez eux certaines pratiques de vinification
!
Vous avez
en face de vous quelqu’un qui a beaucoup contribué à «
burgondiser » le libournais et à y introduire certaines
pratiques bourguignonnes ! C’était même bien avant que Stéphane
Derenoncourt ne les mette en pratique pour les propriétés qu’il
conseille. Mais Stéphane, c’est encore une autre histoire très
attachante qui me relie à lui puisque je l’ai vu arriver, en
tant que vendangeur, au Château Pavie-Macquin, où l’on
pratiquait déjà la Biodynamie. J’avais d’ailleurs tout de suite
repéré le formidable talent de Stéphane.. Mais pour revenir à
votre question, c’est vrai qu’il y a une influence très nette de
la Bourgogne sur le bordelais.
|
|
|
|
|
|
Et avec le recul que pensez-vous de cette évolution ?
Cette approche
bourguignonne concerne uniquement les vins à dominante de Merlot, un cépage
qui, à mon avis, n’était pas toujours traité comme il le fallait à Bordeaux,
parce que on le considérait comme une sorte de Cabernet Sauvignon « bis »
qu’il n’est pas. Ces techniques bourguignonnes se sont révélées beaucoup
mieux adaptées au Merlot. Donc avec le recul, si vous trouvez, par exemple,
les derniers millésimes de Château Ausone bons, c’est que l’approche est plus favorable ! Mais,
concernant le Cabernet-Sauvignon, il faut concéder que les techniques
bordelaises classiques sont, et de loin, les mieux adaptées pour faire des
grands vins à base de Cabernet.
|
|
|
|
|
|
UNIFORMISATION DES VINS
ACTUELS |
|
|
|
|
|
Certaines personnes prétendent que les productions actuelles ont perdu en caractère par
rapport aux vins passés ?
Les gens ont toujours
peur que quelque chose disparaisse. C’est humain. Par exemple, le café n’est
plus aussi bon que celui de nos grand-mères, ou le pain n’est soit disant
plus aussi savoureux qu’autrefois.. Cependant, si l'on revenait en
arrière et qu’on trempait les lèvres dans café de tous les jours, on aurait
probablement de bien mauvaises surprises ! En tout cas les vins des années
70, j’en ai assez pratiqué pour dire qu’ils ne valent pas les vins des
années 90 et 2000. Ou alors il faut vraiment être maso.. ou sado.. Notez, ça
existe la déviation ! (rires) |
|
|
|
Haut de page
|
|
Que dire au sujet de la théorie de l’uniformisation des vins ?
Bon, il est clair que
les vins d’aujourd’hui se ressemblent davantage qu’autrefois. A l’époque, on
était dans une société à tendance aristocratique où les bons étaient les
seuls à avoir le droit d’être bons et où aucun autre ne pouvait leur
ressembler. Au fond, c’était facile et on savait ce qu’on achetait..
Aujourd’hui, c’est plus compliqué. On dit que tout les vins se ressemblent,
mais c’est parce que tout le monde essaie, au travers d’un savoir-faire et
de pratiques très semblables, de faire toujours mieux. Et puis, un certain
nombre de pratiques œnologiques communes font que l’on a un magma collectif
qui contribue à ce que les vins se ressemblent un peu. Mais ils se
ressemblent pour la bonne cause parce qu’ils sont mieux faits ! A un moment
donné, cette volonté de perfection rapproche les caractères plus qu’elle ne
les écarte.
Alors, oui. Il y aura certes une uniformisation accrue des vins industriels,
mais il y aura une expression ultime de plus en plus précise et bien faite
des vins d’artisanat ou de vins d’origine. Il y a deux niveaux. Il ne faut
pas prendre l’un pour l’autre ou craindre des choses qui sont indispensables
pour l’un et pas pour l’autre, puisque ce sont deux niveaux de vins
différents. Ils s’adressent à deux publics différents. Ce sont deux moments
de consommation différents pour un emploi différent. Cependant, je constate
que beaucoup de gens ne savent pas déguster des vins jeunes, lors de la
phase où les caractères propres et les spécificités des terroirs ne
s’expriment pas encore bien - elles ressortiront après 5 ou 10 ans. Ceci
contribue également à la propagation de la théorie de l’uniformisation.
|
|
|
|
|
|
Dans un article paru dans la revue anglaise "Decanter",
Hugh Johnson parle quant à lui d’un gommage de qualité entre
les millésimes..
Mais prenez ce qui
s’est passé en 2007 ! Tout le monde a trié les raisins comme ce n’est pas
possible. Il y a 15 ans personne n’aurait jamais imaginé effectuer un
travail pareil dans les vignes. Evidemment que si vous enlevez les raisins
qui sont verts et abîmés et que vous ne mettez que les très beaux raisins
dans la cuve, il est clair vous aurez pas mal de bons vins qui vont donner
l’impression que c’est un grand millésime, alors que le sentiment des gens
est que 2007, c’est une mauvaise année.. Mais ce résultat n’est obtenu que
parce qu’effectivement, cette année, les meilleurs domaines n’ont gardé que
35% de la récolte. Alors bien entendu, il y aura des mauvais vins, il y aura
même des 2ème ou 3ème vin dégueulasses, mais les grands vins sélectionnés
auront un caractère de grande année parce que les équipes ont cueilli du bon
raisin. Faut-il le déplorer ? Ou faut-il qu’il y ait des millésimes de merde
pour que les gens puissent se dire « je suis un connaisseur parce que
j’affirme que c’est un millésime de merde.. ». A un moment donné il faut se
méfier de ne pas vouloir une chose et son contraire. Certains ont assez
protesté contre une inégalité entre les millésimes pour ne pas être heureux
de retrouver dans chaque millésime, des gens travaillant bien et produisant
des vins de caractère, mais qui peuvent laisser une impression de
ressemblance dans leur prime jeunesse.
|
|
|
|
|
|
TERROIRS: REALITE OU CHIMERE? |
|
|
|
Haut de page |
|
En discutant plus particulièrement avec certains amateurs hors de
France, je constate souvent que le terroir ne représente pour
eux qu’une notion abstraite. N’est-ce pas une erreur de vouloir
baser le marketing et la commercialisation des vins français sur
une notion mal comprise à l’extérieur de l’hexagone, au point
que les américains traitent parfois certains Français de « terroiristes » ?
Je crois que la notion
de terroir est très mal comprise et ceci pour deux raisons. D’une part parce
qu’il y a beaucoup d’hypocrisie et on a parfois caché la faiblesse humaine
derrière le terroir.
« Vous trouvez que mon vin n’est pas bon ? Mais c’est
son goût de terroir qui s’exprime ! C’est vous qui ne le comprenez pas..». Ca c’était le discours français où l’on mettait le terroir en avant alors
que l’on cachait la routine humaine derrière le terroir et qu’on massacrait la viticulture. Je comprends que ceci ait agacé plus d’un amateur
étranger, entres autres des américains. D’autre part, le mot terroir
lui-même, du fait qu’il se rapproche de terre et qu’il est intraduisible,
finit par définir quelque chose d’abstrait. Pour moi, le terroir se définit
par une origine des vins d’une région. Cela signifie que le vin provient de
vignes qui poussent quelque part où on a un sol, une lumière, un air, une
eau et des données du millésime particuliers.. et sans oublier l’homme qui y
vit ! S’il n’y a pas un bon amalgame de tous ces éléments, il n’y a pas de
terroir. Ceux qui affirment : « le terroir c’est tout, l’homme c’est rien..
», ceux-là, ils n’ont rien compris ! Le terroir signifie que la vigne a
poussé en étant cultivée intelligemment, afin que le terroir lui-même puisse
exprimer quelque chose de plus complexe. C’est le devoir du vinificateur de
faire en sorte que les informations qui sont dans le raisin, transparaissent
dans le vin. Donc, le terroir, c’est du travail humain tout autant que de
l’apport de la nature. Mais attention ! Dans le « Nouveau-Monde »,
contrairement à ce que l’on imagine souvent, la nouvelle génération n’est
pas du tout contre la notion de terroir ! Par contre, ils sont opposés à la
notion française hypocrite de la supériorité du terroir français sur les
autres, ou encore contre la bêtise humaine qui peut se cacher derrière le
terme terroir. Et en cela, ils ont bien raison de nous ramener dans la bonne
direction. Pour revenir à votre question, je pense que ce malentendu sur la
notion de terroir vient de là. Je suis persuadé que les plus grands vins du
monde aujourd’hui, sont ceux qui ont une origine claire et qui la
revendiquent!
|
|
|
|
|
|
Dans de nombreux vignobles, les études approfondies de la
géologie permettent aujourd’hui d’optimiser les types de
plantations et de mieux exprimer le terroir..
Effectivement, ces
différences géologiques sont essentielles. Par exemple, sur un Château
Margaux qui fait un assemblage de vignes différentes sur l’AOC Margaux, on
obtiendra un résultat très différent par rapport à l’assemblage fait sur
l’AOC Pauillac par Château Latour, où les terres, les graves et les argiles
sont un peu différents de Margaux. Et par définition comme le vin est bien
fait, il exprimera parfaitement ses différences. D’ailleurs, on les
reconnaît facilement à la dégustation et sur 50 millésimes, vous trouverez
toujours ces mêmes traits de caractères qui ressortiront.
La seule exception à cette notion de sol, exception culturelle
particulièrement brillante d’ailleurs, c’est le Champagne où les grands
produits sont une composition, c'est-à-dire une association de vins issus de
terroirs différents pour créer quelque chose qui est supérieur à
l’expression individuelle de chacun d’entre eux. Cette notion d’assemblage,
de substrat commun, c’est aussi très beau, très noble.
|
|
|
|
|
|
BIO – BIODYNAMIE – «
BIO-CONS » |
|
|
|
Haut de page |
|
Venons-en à votre récent édito paru dans votre livre ainsi que
sur votre site internet ! Vous y fustigez les « bio-cons » !
Au-delà de cette tempête dans un verre d’eau, comment voyez-vous
l’évolution du vin bio ces prochaines années ?
Pour que les choses
soient claires et pour qu’il n’y ait pas de polémique, il faut admettre une
chose que se refusent tous les cons lorsqu’ils parlent du bio : c’est de
séparer l’agriculture et le vin, l’agronomie et l’œnologie. La biologie et
la biodynamie ont un sens en agriculture. C'est-à-dire que l’on va cultiver
des sols et produire des raisins à partir de règles certifiées. Voilà une
chose qui est très positive dans la mesure où l’on obtient, si on le fait
intelligemment et en travaillant, des sols plus vivants, mieux capables
d’exprimer leur origine et leur différence grâce à des raisins qui
deviennent plus complexes. Ce qui ne veut pas dire que dans certains cas,
lorsque les menaces phytosanitaires sont extrêmes, il ne faille pas recourir
de façon exceptionnelle à certaines molécules plus ou moins chimiques pour
sauver une situation. Mais de façon générale, la tendance à une viticulture
plus propre, qui respecte l’environnement et le terroir, est non seulement
une bonne chose, mais se révèle indispensable. Il serait criminel de ne pas
défendre ça ! A partir de là, certains amalgames sont malheureusement faits.
Il y a des gens qui appliquent une viticulture respectueuse, tout en ayant
conscience de leurs responsabilités de vinificateurs. Et puis, il y a les «
cons », ceux qui pensent qu’en ne faisant rien, on est plus authentique,
plus naturel, plus proche de la vérité et qui, en fait, abîment en fin de
chaine, tout le travail qui a été fait en amont par les générations
précédentes. C’est pour cela que je les appelle les « bio-cons ». Ils
m’énervent !
|
|
|
|
|
|
Mais sont ils vraiment si dangereux ?
Détrompez vous.. ils
représentent un réel danger pour la viticulture. Et ceux qui ont cette même
mentalité et qui les défendent c’est pareil ! A un moment ou à un autre, la
paresse, le laisser aller, l’absence de précision sont des défauts et
constituent des reculs de civilisation. Quand on a une vision élevée de ce
que doit être la civilisation, lorsque l’on sait ce que l’humanité a gagné
en travaillant et lorsqu’on sait ce que des générations de viticulteurs ont
fini par comprendre après des siècles d’expérimentations et d’améliorations,
concevoir un tel retour en arrière est une monstruosité ! Ce sont des
ennemis publics, même si ils sont charmants et que je veux bien trinquer
avec eux si l’on veut, mais je dois les traiter comme des ennemis ! Voilà
pourquoi j’ai été un peu violent. Auparavant, avant ma grave maladie, je
laissais faire. Mais une fois que vous êtes passé par ce que j’ai vécu, vous
avez le sentiment que vous avez un rôle à remplir. C’est un rôle de
sauvegarde, de protection pour, qu’au moins, je ne me sente pas coupable de
ne pas avoir mis toutes mes forces à défendre des choses auxquelles je crois
profondément, même si mes propos paraissent insultants aux yeux de certains.
La démarche de ce laisser-aller serait à la rigueur admissible, pour autant
qu’il porte sur des vins ne représentant pas une appellation ou un
millésime. Mais lorsque c’est le cas, ces vins entrent alors dans un code,
dans une norme qui suppose un apprentissage et un savoir faire. D’ailleurs,
en matière de goût et d’esthétique, le plaisir sans apprentissage n’a aucune
valeur.
|
|
|
|
Haut de page
|
|
En quoi un apprentissage du goût serait-il nécessaire à
l’amateur ? Ne suffit il pas qu’il décide si il aime, ou non, un
vin ?
Ca c’est le niveau zéro
de la bouteille brute que de se contenter de dire « j’aime » ou « j’aime pas
» sans discuter, sans chercher à comprendre pourquoi on aime, pourquoi on
n’aime pas. Certes, le vin de boisson, on a le droit de l’aimer comme on
veut. Mais aujourd’hui, le vin de qualité n’est plus un vin de boisson. Le
vin d’origine et d’expression suppose un apprentissage. L’apprentissage
bride bien entendu les libertés de nature, pour les remplacer par des codes.
Ces codes nous font accéder à une liberté supérieure, puisque nous sommes
capables, contrairement à bien d’autres espèces animales, de nous «
perfectionner ». Et la supériorité de cette liberté se manifeste par
l’apparition du choix de nos valeurs. D’esclave de notre propre nature nous
devenons libres par l’activité de notre jugement et la création des valeurs
que nous défendons, y compris en matière de saveur ! Mais si on en vient à
considérer que tout apprentissage est une régression mentale, alors on fera
une régression de civilisation. Un vin qui est oxydé, quel que soit le
cépage ou le terroir, ou un vin qui pue le
brett, qu’il soit américain,
jurassien ou australien.. on ne sait plus reconnaître le cépage pas plus qu’
on ne sait identifier son origine ou son terroir. Où est la biodiversité
là-dedans ? Au contraire, on la réduit totalement ! Au nom du naturel,
fabriquer ce type de vin à des milliers d’exemplaires est très dangereux. Si
vous aimez les vins naturels à gros défauts, du moins ceux que moi je trouve
avoir de gros défauts, parce qu’ils sentent un peu le brett ou parce qu’ils
sont oxydatifs, eh bien prenez du plaisir en les buvant avec vos copains.
Mais en revanche vous n’avez pas le droit de dire que ce sont des vins
authentiques ! A ce moment vous passez d’un état où vous êtes parfaitement
estimable, à celui où vous devenez méprisable. Et là, on vous rentrera
dedans, moi le premier ! Je me fais parfois insulter, mais au fond, je m’en
fiche. Ainsi, lorsque sur un forum, je suis une fois tombé sur un type qui a
écrit qu’il préférait un mauvais vin bio plutôt qu’un bon vin non bio, j’ai
ressenti la jubilation de l’avoir déniché et de l’avoir forcé à sortir une
ânerie pareille, monstrueuse, qui démontre à ce point un infantilisme
primaire !
|
|
|
|
|
|
Il s’agit tout de même d’une proportion minime de personnes !
Attention.. il y a
quand même du commerce dans les vins bio, les vins dits « authentiques ».
C’est une filière où l’on trouve également des margoulins. En réalité,
beaucoup de choses ne sont pas aussi claires qu’il y parait. Sans parler du
terrorisme intellectuel chez certains cavistes, qui ne vendront que ce type
de vins, ou de même, chez certains sommeliers qui ne vous serviront que ça.
Non, ça va plus loin qu’on ne le pense. Si ce n’était que pour quelques
illuminés, il y a longtemps que j’aurais laissé tomber. Mais ça prend une
autre dimension parce que la commercialisation du bio a un côté
politiquement correct, qu’on retrouve également dans d’autres domaines. Nous
devons rester vigilants.
|
|
|
|
|
|
Au niveau technologique, on voit aujourd’hui une certaine «
course à l’armement » ! Qu’en pensez vous et ne se dirige-t-on
pas vers certains excès ?
Actuellement il y a des
excès, c’est certain. Quand il y a des mouvements de culture, des mouvements
de l’histoire, on a l’émergence de choses positives, mais il se produit
également des caricatures de ces choses positives avec tous leurs excès. Il
y a des excès en matière de recherche de couleur, de densité, d’intensité..
Ce sont ce que j’appelle des effets spéciaux. Ces excès sont liés à la
raréfaction de la consommation du vin. En effet, si vous buvez du vin tous
les jours, si ça fait partie de votre mode de vie. Vous aurez une vision des
équilibres qui est très différente de celle que vous avez lorsque vous buvez
du vin qu’une fois toutes les deux semaines ou une fois par mois. Dans ce
cas et si vous payez très cher une bouteille, vous en voulez, comme on dit,
« pour votre argent ». Plus ça en jette, plus vous avez l’impression qu’on
ne vous a pas trompé sur la marchandise. Au contraire, si le vin vous semble
délicat, subtil, peut-être même un peu renfermé.. alors vous vous dites « ça
ne va pas ! ». Donc il y a effectivement ce que vous appelez très justement
la course à l’armement pour produire des vins qui ne sont plus des vins
boissons, mais des vins de concours que les amateurs traditionnels n’aiment
généralement pas. Maintenant, si ces vins deviennent pratiquement la norme,
c’est terrifiant ! Mais jusqu’à preuve du contraire, c’est loin d’être
encore le cas. On trouve encore plein de vins raffinés et produits dans la
tradition culturelle. Mais pour en revenir à votre expression de « course à
l’armement », bien au-delà de l’idéologie ou de l’A.O.C, il y a le fait
indiscutable du réchauffement climatique. On n’y peut rien, il y a plus de
soleil. donc il y a naturellement davantage de sucre et d’alcool dans les
vins qui deviennent par conséquence plus costauds.
|
|
|
|
Haut de page |
|
Mais est-ce un bien ou un mal d’avoir davantage d’alcool dans les
vins?
C’était très
bien lorsqu’on avait des cabernets pas mûrs à 10.5° qui sont devenus
mûrs à 12.5°. Avec ça, on atteignait la perfection d’équilibre. Mais
si on arrive à 14°, voire 15°, on trouvera certes d’autres types
d’équilibres, mais on n’aura pas le même genre de consommation de
vin. Mais que faire dans la pratique pour éviter aux grands Merlots
d’être à 14,5° ? C’est difficile ! En effet, il y a plus de sucre au
départ et après, comment rendre l’alcool plus digeste dans la
vinification ? Je pense qu’il faut que la science trouve maintenant
des levures qui s’accommodent de tels degrés d’alcool. En plus, les
levures indigènes sont des spécimens qui travaillent de mieux en
mieux.. c’est ça qui est terrifiant ! D’ailleurs, cette année, on a
assisté à une inversion de phénomène très intéressante. Jusqu’ici,
je pensais que l’évolution était inexorable vers une diminution, or
cette année, j’ai compris qu’en France, il fallait au contraire
davantage de sucre pour faire un degré d’alcool! Les
microbiologistes devraient essayer de mieux analyser ce phénomène.
Selon moi, le degré idéal pour faire un grand Bordeaux c’est 13.5°.
Si on peut arriver, par l’intermédiaire de certaines levures, à
faire 13.5° avec des raisins qui peuvent potentiellement faire
14.5°, je pense que l’on obtiendra de bien meilleurs équilibres de
dégustation. Je souhaite vivement qu’on arrive à trouver le moyen de
réguler cette énergie
fermentaire. Mais la science ne contrôle pas
encore tout.
|
|
|
|
|
|
BORDEAUX – EVOLUTION DU
MARCHE |
|
|
|
|
|
Au-delà des notions évidentes d’offre et de demande du marché,
que pensez-vous de l’évolution actuelle des prix dans le
bordelais.. jusqu’où ira-t-on ?
Je ne sais pas,
ce n’est pas moi qui fait le marché. On subit les prix et on n’a pas
à apporter de jugement. Ce sont des lois mécaniques, vous êtes bien
placé pour le savoir ! Cependant, pour un type qui est 50'000 fois
plus riche que moi, une bouteille de Latour lui reviendra 50'000
fois moins cher. Donc des gens qui sont 50'000 fois plus riches que
moi, il y en a suffisamment sur la planète pour acheter toute la
production de Latour s’ils le désirent. Donc à la limite, Latour
n’est pas encore assez cher, puisqu’il n’est pas encore 50'000 fois
plus cher que le prix que je pourrais mettre. Si vous voulez, au
niveau du monde, il y a un enrichissement qui dérape. Cette richesse
se porte naturellement vers les produits de luxe. Pour des raisons
psychologiques, il y a certains produits qui sont des symboles de
votre réussite sociale et certains vins font aujourd’hui partie de
ces symboles. Mais si Ausone vaut 1000 Euros, si Petrus en vaut le
double et que la bouteille de Latour n’est pas loin derrière,
beaucoup d’autres grands vins restent cependant financièrement
accessibles. Ce qui perturbe les gens c’est qu’ils ont longtemps été
habitués à payer moins de100 Euros les étiquettes les plus réputées.
Ils peinent aujourd’hui à admettre que, du jour au lendemain, elle
soit passée à 1'000 Euros ! C’est le vrai problème mais sur lequel
on n’a aucune prise. Personnellement, j’essaie dans ma tête,
d’écarter toutes ces notions de valeur marchande et de parler du vin
indépendamment de son prix. Si je commence à m’engager dans ces
considérations, imaginez mon trouble ! Et si je commence à
gamberger, je n’oserai plus écrire une ligne. A un moment donné, on
dit ce qu’on en pense et après, c’est le marché qui décidera.
|
|
|
|
|
|
D’indéniables progrès qualitatifs sont constatés sur de
nombreuses propriétés bordelaises encore relativement peu
connues il y a 10 ans. Peuvent-elles, dans les caves des
amateurs, prendre la place qu’occupaient les premier grands crus
autrefois et qui sont aujourd’hui devenus inabordables ?
Si
aujourd’hui, en dehors des vins-culte, on achète ce qui se fait
de mieux, ce sont des propriétés qui ont des terroirs dont tout
le monde reconnait la qualité. A ce niveau là, on aura à peu
près 90% de ce qu’on obtenait avec les 1er grands crus à
l’époque. En revanche, je crois qu’en plein milieu de l’Entre
deux Mers on ne pourra jamais produire un vin qui ait un grain
de tannin semblable aux meilleurs Pauillac. On y fera de très
bons vins qui feront plaisir, mais qui, à un moment donné,
montreront leurs limites. Mais ça ne les empêchera pas d’être
très agréables. Il y a différents niveaux de vins et des
bouteilles à 10 ou 15 euros peuvent donner des plaisirs
magnifiques... J’ai autant de plaisir, si ce n’est parfois
davantage, à ouvrir un bon Saint-Nicolas de Bourgueil 2005
plutôt qu’un Médoc de deux ans d’âge, dix fois plus cher et
complètement renfrogné.
|
|
|
|
Haut de page |
|
Pourtant, beaucoup de consommateurs ressentent aujourd’hui une
certaine frustration..
A un
certain moment, il y a une relation d’amour propre qui se crée
entre le vin et son consommateur. Or ces relations n’ont plus
rien de rationnel, mais sont liées à l’ego de ce dernier.
Encore, si c’était de l’émotion, ce serait noble. Mais il s’agit
plutôt de l’ego culturel des prescripteurs d’opinions ou de
l’ego politique ou idéologique. Mais pour revenir à votre
question, honnêtement, il n’y a pas à avoir de frustration à
avoir par rapport à l’évolution actuelle des prix. A moins que
l’on projette son ego davantage que la volonté d’acheter un
produit de goût qui accompagnera un bon repas. Il est vrai que
dans 30 ans, Margaux 2005 va être une bouteille sublimissime. Un
chef-d’œuvre absolu ! C’est vrai qu’une Tâche 2002 ou 2003, ce
sont des produits d’une noblesse extraordinaire. C’est dans 25
ans qu’elles prendront peut-être le caractère le plus accompli
qui justifie leur célébrité, leur classement et leur prix
actuels. Mais serais-je encore de ce monde dans 25 ans? Il ne
faut pas penser qu’il n’y a que ce type de vin qui procure du
plaisir. Le monde du vin est tellement diversifié..
|
|
|
|
|
|
LE NOUVEAU GUIDE BETTANE ET
DESSEAUVE |
|
|
|
|
|
Votre nouveau guide vient de sortir.. de quoi vous êtes le plus
fier avec ce nouvel ouvrage ?
Etre fier..
mais ça n’a aucun sens ! C’est notre métier. Puisqu’il y a
autant de vins différents sur cette planète et que le public ne
peut pas les connaître tous ou les goûter comme nous, il faut
lui proposer un tri en lui disant : « faites ce que vous voudrez
mais ceux-là nous on les aime ». On les aime parce qu’on a tout
de même une certaine connaissance des vins et on vous indique à
peu près à quoi ils ressemblent. Et puis après, chacun a son
avis. Vous achèterez selon votre bourse et vos goûts. Nous
avions fait un guide quand nous étions à la Revue du Vin de
France, mais nous n’en étions pas propriétaires. Nous avions
signé une clause de non concurrence et lorsque ces clauses sont
tombées, nous avons repris notre métier de critique et de
journaliste du vin, qui est d’informer le public sur les vins de
qualité et sur les vins que nous jugeons bons. C’est simplement
notre rôle.
Avec le projet de ce nouveau guide, nous voulions être un peu
moins élitistes et nous ouvrir à de nouvelles propriétés. Cette
tendance continuera dans les prochaines éditions du guide. Nous
tentons d’approfondir des régions que nous n’avions pas la
possibilité de couvrir précédemment, grâce à la création
d’équipes constituées de dégustateurs qui peuvent consacrer
suffisamment de temps à couvrir ces régions. Ce sont souvent des
personnes que nous avons formé et avec qui nous validons les
résultats, parce que nous goûtons souvent avec eux. Nous passons
deux ou trois jours ensembles pour régler les dégustations.
Lorsqu’on a le sentiment que le résultat est un peu bizarre, ou
sur demande des propriétaires, on y retourne et on fait une 3e
dégustation ensemble. C’est arrivé pour une centaine de vins sur
cette édition.
|
|
|
|
|
|
Le concept du guide me semble bien suivre l’évolution des
actuels canaux d’information..
Il est vrai
que nous voulions surtout faire entrer le guide dans le 21ème
siècle. Je pense que ce qu’il y a de plus original dans ce
guide, c’est l’open-disque qui permet de créer une communauté
autour du guide. Cette communauté regroupera producteurs et
consommateurs. Il y aura des échanges et les gens pourront poser
des questions aux vignerons. Plus de 7'000 lecteurs ayant acheté
le guide ont aujourd’hui rejoint cette communauté. A partir de
2008, on passera naturellement au tchat et à la partie
interactive de la communauté qui comprendra un forum, où les
gens pourront échanger leurs avis à visage découvert, tout en
étant conscients qu’il y aura probablement quelques tricheurs ou
des gens payés par des producteurs pour faire la promotion de
leurs vins. Mais ça fait aussi partie du jeu. Quant au site web,
pour l’instant, il n’en est qu’à ses débuts. C’est énorme à
construire, mais il va se développer par arborescence. On
voulait d’abord introduire toute la base de données afin de
pouvoir la consulter dans tous les sens par un système de tri.
Et puis, pour rester réellement en relation entre les gens, nous
organisons le « Grand Tasting » qui est un salon annuel des vins
dont l’objectif est de mettre en relation les producteurs avec
un public qui pourra goûter des grands vins de maisons qui,
autrement, leur fermeraient la porte au nez.
|
|
|
|
Haut de page |
|
Merci de m’avoir accordé cette longue et passionnante entrevue, Michel Bettane !
|
|
|
Alain Bringolf, pour Winemega.com |
|
|
|
|
|
|
|
MICHEL BETTANE: UNE VIE AU SERVICE DU VIN
Parmi les amateurs et les professionnels du vin, on ne présente plus
Michel Bettane. Il est depuis plus de vingt ans, la référence
journalistique française sur les vins. Après avoir écrit jusqu'en 2004 à
la Revue du Vin de France en compagnie de son compère Thierry Desseauve,
ils quittent le journal lors du rachat de ce dernier par le Groupe
Lagardère.
De nombreux textes de Michel Bettane font aujourd'hui autorité et ont
été publiés sur de prestigieuses revues tels que Le Monde, Decanter ou
la revue The World of Fine Wine. Ses avis ont souvent influencé
l'approche vini-viticole dans de nombreuses régions et ont, entre
autres, contribué à l'amélioration de la qualité des vins actuels.
Nous sommes très honorés de pouvoir partager avec les lecteurs de
Winemega.com, quelques extraits d'une longue discussion lors de laquelle
Michel Bettane a bien voulu revenir avec nous sur l'état des lieux
vinicole de ces trente dernières années et nous donner sa vision de
l'avenir des vins français.
Bonne lecture!
|
|
|