Mondovino, un film sur les effets de la mondialisation dans le monde du vin

de Jonathan Nossiter : l'avis de Hervé Bizeul

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Mondovino de Jonathan Nossiter (suite)
Un film sur les effets de la mondialisation dans le monde du vin - Janvier 2005

L'avis d'Hervé Bizeul - ancien journaliste, propriétaire exploitant du Domaine du Clos des Fées à Vingrau (Roussillon)

 

> Préambule

A la demande d'Hervé Bizeul, nous précisons que le texte suivant a été écrit par l'auteur, en réponse à une critique ultra-positive sur un forum de discussion, laquelle encensait le film sans aucune réserve. Nous remercions Hervé Bizeul de nous en avoir autorisé la diffusion sur Winemega.com.  

> Mondovino est un pamphlet manichéen

Hervé BizeulMondovino est un pamphlet. En tant que pamphlet, il se doit de grossir le trait et de mettre d'un côté les BONS (petits, pauvres, naïfs, forcément désintéressés et bien sûr gauchisants, tendance extrême), de l'autre les MECHANTS (gros, de droite, racistes, fascistes, manipulateurs, exploiteurs). On ne peut mettre de côté les opinions politiques extrêmes du réalisateur quand celui-ci les expose au reste du monde avec autant de fierté. Dont acte. Monsieur Nossiter aime le rouge et pas que dans le vin. Cela ne me dérange pas, bien au contraire. Ce qui me dérange, en revanche, c’est que ce Monsieur se permette d’user et d’abuser de pratiques cinématographiques dignes de la pire période de l’occupation, ou de la grande époque des films de propagande Soviétique.

Ce film ne ferait preuve d'aucun manichéisme ? Vraiment, je rêve !!! Ce film n'est QUE manichéisme et c'est, en mon sens, malheureusement ce qui en réduit la portée et la force. On peut sans doute prendre parti pour ou contre certaines formes de viticulture, mais on ne peut "gober" tel quel, tout ce que Monsieur Nossiter nous propose. Beaucoup de choses s'éclairent, en effet, quand on se pose quelques questions de base et que l'on regarde ce film de plus près. 

> Qui est qui?

Aimé Guibert - Mas de Daumas GassacPar exemple, en tant que qui parle Monsieur Guibert ? Comme celui qui a créé Daumas-Gassac, grand cru du Languedoc à partir de rien, position en apparence fort respectable, ou comme celui qui a vendu des millions de bouteilles sous une "marque", Moulin de Gassac (7 000 parcelles, 800 vignerons, dixit le site de Daumas-Gassac…), et qui, si l'on y pense, ferait laisser planer une énorme ambiguïté, ni plus ni moins inadmissible que celle de Mouton-Cadet ? Est il vraiment, avec son passé d'industriel et de bourgeois cultivé et prospère, l'homme apte à donner des leçons de vie et de vigne à d'autres hommes d'affaires simplement plus habiles ou plus retords que lui ? Pourquoi passer sous silence le témoignage sur le fait qu'il voulait initialement vendre propriété à Mondavi avant que celui-ci ne veuille créer un domaine à Aniane, mais que le prix n'était pas à la hauteur ?

Tiens, au passage, une question : quel est l'autre métier du "petit vigneron" sarde ? Où donc a-t-il a si bien appris à parler et à charmer la caméra ? Ce texte magnifique (que j’approuve, bien sûr), lui est-il venu spontanément, en une prise, pile poil sur la bonne lumière, le bon costume et le bon profil ? Si cette prise n'est pas manichéenne, si ce texte n'est pas écrit et répété, si cet homme n’est pas un orateur rodé à toutes les techniques, alors, il est temps de croire que la Star Academy, c'est la vrai vie. Qui trouvera son nom et son passé, découvrira qu'il n'a peut-être pas vécu toute sa vie sur son domaine "en offrant" sa Malvoisie aux touristes de passage, comme le veut la tradition du village.

Au fait, Monsieur de Montille, vieux briscard qui a raté sa carrière d'acteur, quelle est sa formation ? La vigne, depuis l'age de 14 ans ? Non bien sûr. Avocat de métier, ancien bâtonnier, pourquoi ne le dit-on pas ni dans le film, ni dans la presse? De quel côté est-il quand il "balance" en permanence sur un fils qu'il a pourtant mis à la tête de la propriété familiale, juste parce que c'est un mâle ? Est-il bon ? Est-il mauvais ? Et le dégoût de sa fille sur la famille Boisset , dont elle accepte pourtant l'argent à la fin du mois, ne devrait-il pas plutôt se reporter sur ces négociants ou ces producteurs bourguignons qui, suite à une décennie de vins très discutables ou simplement pour de l'argent, ont vendu en à peine 30 ans une bonne partie de la Bourgogne à ce négociant parti de rien ? À qui la faute si l’économie de la région dépend aujourd’hui du groupe Boisset et si celui ci incarne, grâce à une multitude de marques, l’image de la Bourgogne viticole sur le marché international ? Au moins, son fils a le mérite d'être cohérent et de dire ce qu'il veut faire: des affaires ! Je ne suis pas sûr que tous les vins produits par le groupe, qui ne m’ont jamais laissé une émotion impérissable pour ce que j’en ai bu, soient d'ailleurs tous fatalement moins bons que ceux qui sont faits par de petits vignerons indépendants en bourgogne…

Autre chose m’interpelle : les "pauvres" cavistes italiens, si passionnés, si méprisants aussi sur Ornellaia, pourquoi donc en vendent-ils s'ils n'aiment pas ça, s’il méprisent l’ancien ou le nouveau propriétaire, s’ils trouvent le prix surfait ? Les chemises noires les y obligent ? Non, bien sûr. Pourquoi donc "collaborent-ils" au système ? Parce qu’il faut bien vivre tout simplement ? La vie n’est pas si simple, surtout la vie économique.

> Savoir se remettre en cause

Dans le panégyrique du film, on trouve Monsieur Broadbent « simple et stylé ». Un vieux monsieur d'une élégance rare, certes racé, brillant, anglais jusqu'au bout des ongles ; mais dont la vie se résume finalement à la dégustation de crus classés de Bordeaux, toujours étiquettes découvertes, avec un peu de champagne à l’apéritif. Et qui classe les vins en fonction d'un décret de 1855 et ne s'est jamais vraiment remis en question en 50 ans de dégustation : N° 1, les premiers crus. N° 2, les deuxièmes crus, etc.. Jamais, à ma connaissance il n’a fait, par exemple, un voyage dans une région viticole « mineure ». Ne crache-t-il pas simplement dans la soupe parce qu'il n'a plus vraiment le pouvoir. Car que fait-il, en vérité, de sa vie chez Christie’s (où il n’est pas souvent, apparemment, puisque les employés de la salle des ventes ne le reconnaissent pas…) ? Il touche des commissions sur la vente au plus offrant, de vins bien notés par Parker mais dont… il n'a jamais eu le talent de prédire la qualité.
Qui "collabore" ici encore ? Et puis mérite-t-il autant de respect, ce monsieur qui annonce ouvertement préférer un Kirwan "ancienne mode", qu'il décrit très précisément comme médiocre, à un Kirwan "moderne" qui, enfin, est bon et donne du plaisir ? Lequel Kirwan médiocre il s'est bien gardé d'acheter et de boire, laissant cela à quelques bonnes poires, bien sûr... Dans la presse, sur Internet, quelles doivent être les raisons pour lesquelles un critique ou un amateur encense un domaine? 1) parce que c'est vraiment bon ? 
2) parce qu’il est aussi vulgaire qu’impensable de toucher à un domaine ou un cru légendaire ? 3) parce que les vins ne sont pas très bons en fait, mais respectent "la tradition" ?

Jean-Luc Thunevin, (note de Winemega: propriétaire de Valandraud et considéré comme le père des "vins de garage") d'ailleurs plutôt discret dans le film, est pour certains traité de « grenouille ». Mais s'il n'y avait pas eu la "grenouille" Valandraud, tant de châteaux prestigieux de Bordeaux se seraient-ils remis en question depuis dix ans ? Et tant de jeunes vignerons auraient-ils cru que, avec juste un peu de passion et un garage mal équipé, ils pouvaient peut-être vivre de leur passion en dehors de toute hiérarchie surannée et d'une presse trop souvent frileuse ? Me serais-je (et combien d'autres, ici, en Roussillon, en deux ans à peine ? 40 ? 60 ?) lancé avec rien, si ce n'est la certitude que si l'on faisait petit mais en visant l'excellence, on pourrait réussir, être reconnu et vivre de son métier? Avant de critiquer, il serait bon de passer quelque temps avec lui dans sa cave ou d’essayer de suivre sa femme une journée dans les vignes. Par passion, Muriel Thunevin travaille tous les jours ou presque (quand elle ne fait pas la cuisine pour le clients… puis sa vaisselle), avec ses ouvriers, de ses mains et par tous les temps. Incroyable ? Pourtant vrai. N’aurais-ce pas été intéressant d’en parler dans le film ? Pas dans celui-ci, apparemment.

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> Qu'est-ce vraiment que les vins "parkerisés"?

Robert ParkerSur Parker, j’avoue vraiment à avoir du mal à comprendre pourquoi tant de haine et de mépris ? Même en essayant de le ridiculiser avec son chien, son intérieur au mobilier banal et son bordel juste organisé, Nossiter ne peut s’empêcher de mettre en valeur sa modestie et son propre étonnement devant un parcours qu’il n’avait pas prévu. Tout cela désarçonne. De quoi est-il fier, en somme ? D'avoir noté les grands vins du monde avec SON goût, son pauvre goût (américain DONC méprisable). De les avoir noté en les mettant tous au même rang, en ne se laissant jamais influencer par une tradition débile ou un classement moyenâgeux. Y a t'il plus Républicain, comme façon d'utiliser sa vie ? Certes, cela ne fait pas l'affaire de certains, entre autres bien sûr de cette Bourgogne impossible à remettre en cause. Celle qui vit sur son passé, toujours à se gargariser de ses moines cisterciens et de ses vins que personne sauf un VRAI connaisseur ne peut comprendre. Nous, quand on aime pas ça, on est simplement con. Ou pas assez raffiné. Ou pas assez cultivé. Ou pas assez patient. Enfin, pas assez quelque chose, quoi. Bien sûr, on se moque de tous les vignerons qui, grâce à Parker, ont trouvé des clients. Ou tous ces amateurs qui ont découvert, sans a priori, les vins du Rhône, du fin fond des Pouilles, du Priorat ou d’autres régions dont personne ne parlait. Et que lui reproche t'on, en permanence ? De ne pas avoir le même goût que certains caciques de la profession qui avaient autrefois le pouvoir. De goûter avec son goût d'américain ou "plus c'est gros" ça se traduit par "plus c'est bon" ? Plus un steak est gros, plus il est bon. Et tu remplaces par voiture, maison, bijou, piscine, ça marche pareil. Mais qui s'est élevé contre ce goût unique ? Qui goûte en France sans pression financière ni publicitaire, en toute indépendance et en vivant de son métier ? Pourquoi quelqu'un ne se lance pas en disant : "voilà mon goût, il est différent, qui m'aime me suive ?" Qui ose dire, qu'au-delà de 90 d'IPT (indice de polyphénol totaux, pour ceux qui ne savent pas), c'est impressionnant, c'est même très bon, au sens littéral du terme, que la texture est géniale mais que le nez est souvent un peu court, rarement complexe, que ça "résiste au temps" mais sans jamais finalement s'épanouir vraiment, en étant souvent, au final, un peu "ennuyeux". Et qui a le courage de passer 200 jours par an dans le vignoble, pour démontrer ces idées-là ? Pas grand monde. Et ceux qui ne le font pas voudraient bien sûr que personne ne l’ait fait, pour ne pas démontrer ainsi leur médiocrité. Triste monde. Au fait, je n’ai croisé Parker qu'une fois en 20 secondes et il n’a jamais noté mes vins. Ca évitera à certains d’avoir de mauvaises pensées!

La critique originelle se moque aussi du franc-parler de Michel Rolland et se réjouit du mauvais tour qu’on lui a joué. Ah, c’est facile de tourner toute une journée et de ne garder que quelques secondes au montage. Mais cela ne semble pas déranger les pro-Mondovino. A les entendre, le secret de Michel Rolland, c’est l’oxygène. Le secret est donc dévoilé, certains vont pouvoir économiser beaucoup d’argent. Mais bon sang, quel professionnel (ou amateur même s’il n’a visité qu’une seule exploitation dans sa vie) peut croire que les conseils de Michel Rolland se résument à cela ? Ah, c'est dur en France, quelqu'un qui réussit, qui gagne de l'argent. C'est un "parvenu" ou un "arriviste", juste bon à créer de l’emploi, à payer de l’Impôt et à ramener des devises. Ah, où est-il, le bon temps ou, en d’autres lieux, ce genre d'entrepreneur était vite guéri de ses pulsions créatrices par quelques années de camp de rééducation en Sibérie, en Corée du Nord ou dans une rizière chinoise ?
Et oui, l'argent, il ne faut surtout pas le montrer. En Bourgogne aussi, apparemment : Montille qui pleure parce que son domaine ne peut pas faire vivre DEUX familles, j'en ris encore... De qui se moque t’on ? Qui croit-on abuser ? Michel Rolland choque certains parce qu'il dit que beaucoup de vignerons sont des cul-terreux. Mais quel mot employer pour définir, par exemple, ces paysans bourguignons qui héritent d'une ouvrée ou deux d'un terroir unique au monde, le replantent en pinot droit, le vinifie dans des barriques pleines de Brett et le vendent à un touriste de passage sur une table en formica, à « 50 Euros le grand cru légendaire », en s'appropriant de fait une appellation collective dont ils font peu à peu la ruine? Des "aristocrates de la Bourgogne" ? Un peu d’honnêteté. Ce sont des cul-terreux qui n'aiment ni le vin, ni la vigne et qui ne mériteraient pas de détenir et de cultiver un "terroir" unique au monde, dont il ne font rien si ce n'est que "l'exploiter" et pas qu'agricolement parlant. Il y a en Bourgogne, à Bordeaux, à côté de chez moi, partout dans le monde du vin, une infime minorité de professionnels passionnés par ce qu'ils font. Mais n’est ce pas dans tous les métiers la même chose ? 

> Zones d'ombres

Famille MondaviJ’arrête là ces remarques, faute de temps. Car en dehors de deux ou trois cas difficilement défendables, chaque scène ou presque est sujette à interprétation contraire lorsque l’on connaît le reste de la situation. Car finalement, malgré tous les efforts de Monsieur Nossiter, rien ni personne n'est ni si blanc, ni si noir, et, comme le dit François Mauss du Grand Jury Européen, le monde du vin regorge de zones d'ombres.
Et surtout, contrairement à ce dont voudrait nous convaincre ce film, le monde du vin, c'est encore avant tout des milliers de petites propriétés et entreprises qui, sans notes de Monsieur Parker, arrivent à convaincre au quotidien des milliers de consommateurs de dépenser leur argent dans un vin qui, simplement, leur donne du plaisir et/ou du rêve. Mais ceux-là, dans le film, où sont-ils ?

N’est pas non plus exposée dans Mondovino, directement ou indirectement, l’opinion du buveur. L'oblige-t-on, ce consommateur, un fusil sur la tempe, à goûter les vins conseillés par Monsieur Parker ? A boire ceux de Monsieur Mondavi ? Ne peut-il pas réagir ? Acheter sa salade au marché, son poulet à la ferme, son vin chez le caviste ou le vigneron, en se posant des questions, en se forgeant une propre opinion, en enrichissant sa culture ? Non, pour Nossiter il est clair que c'est un gros bœuf, qui n'a ni conscience, ni libre-arbitre, ni goût personnel. Y a qu’à voir : il boit du X, ou du Y et ne connaît même pas la malvoisie Sarde… C'est peut-être vrai dans certains pays et dans certains marchés. Mais ce n'est pas la seule vérité dans ce monde du vin où, si l'on y regarde bien, on est plutôt mieux loti qu'ailleurs.
D'ailleurs, où sont dans Mondovino, les vrais "petits vignerons pur jus" que l'on dit défendre contre la grosse machinerie capitaliste ? N'y en a-t-il aucun, dans le vaste monde, qui aurait pu s'exprimer ? Où sont-ils en dehors de quelques représentants folkloriques et/ou tiers-mondiste ? Nulle part.

> Unis nous avancerons

Finalement, en écrivant ces lignes, je me dis que c’est vraiment à la deuxième vision que l’on comprend mieux ce film. Et que l’on voit les détails essentiels, comme la couille gauche sortant du caleçon d'un bourguignon en train de piger. Une image hallucinante qui mériterait bien un nouveau forum.

Enfin, je crois que vouloir opposer les bons et les mauvais, les intellectuels et les industriels, les gros et les petits, ce n’est pas comme cela que l’on fera avancer la cause du vin. Car pour moi, toute personne qui fait ou vend du bon vin, qu’il soit vigneron, négociant, coopérateur, caviste, Sommelier ou professeur et j’en passe, est dans mon camp. Parce qu’elle que soit la bouteille par laquelle la passion et le goût du vin est né, c’est celle-là qui, un jour ou l’autre, fera que l’on trempera ses lèvres dans un verre de grand grenache et que l’on se sentira plus intelligent. Que cette bouteille soit un vin de cépage ou une AOC, qu’elle soit française ou d’ailleurs, qu’elle soit artisanale ou industrielle, l’important est qu’elle soit bue et appréciée. Ce n’est pas en se détruisant entre nous que certains gagnerons. Quelques-uns dans la profession, se trompent d’ennemi et ne construisent que des champs de ruines.

Cordialement, 
Hervé Bizeul


NB: Les sous-titres sont de Winemega.com

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Hervé Bizeul à Vingrau, avec son remarquable vin "Le Clos des Fées", est devenu en quelques années, un des producteurs phare de l'appellation Côtes du Roussillon Villages. Depuis ses débuts en 1998, ses vins remarquables ont rapidement conquis les amateurs les plus exigeants, au point que sa production est aujourd'hui une des plus recherchées du Sud-Ouest de la France.
 

 

 

 

 

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